bienvenue à tous,

Il me revient un vers de Renée Vivien ( ma poétesse favorite ),
« Quelqu’un
Dans l’avenir
Se souviendra
De nous… »
Cette strophe résume aisément le sujet d’ « histoirecenthistoires ».
L’intérêt porté, par nos contemporains, aux vedettes actuelles occulte
bien souvent le souvenir des célébrités d’autrefois.
Tranquillement, peu à peu, le temps et les hommes ont effacé leurs empreintes de nos mémoires.
Retrouver leurs traces, se souvenir d’elles, est la pensée de ce blog.
J’affectionne aller reconnaître les catacombes du passé, où dorment ces héroïnes et ces héros.
J’aime questionner les ruines des lieux où leurs cœurs battirent. Je m’émerveille de voir ces endroits abandonnés, pourtant magiques, se ranimer, au premier accent du rêve, et retrouver tout leur éclat ancien.
Je vous invite à partager avec moi, ces rêves, ces enchantements, par des textes, de la poésie, des images et des récits de voyages.
C’est à une « odyssée » que je vous convie.
Embarquons alors et voguons !
J .D.

vendredi 13 janvier 2012

Gianni di Guccio, imposteur ou héritier royal - suite et fin

Après la mort du tribun, Gianni retourna à Sienne.  Il reprit une vie normale.  Il semblait avoir oublié ce rôle de prétendant royal.  Gianni ne confia son secret à personne, excepté à son confesseur, le frère dominicain Bartholomeo Mino.  Celui-ci lui conseilla de se taire et d’attendre.  Le Ciel saurait bien lui envoyer un signe.  Deux années s’écoulèrent ainsi.  Honorablement et consciencieusement, Gianni remplissait les fonctions d’administrateur des deniers publics. Et voilà que le 9 octobre 1356, la nouvelle de la bataille de Poitiers et de la défaite des Français arriva à Sienne.  Pire qu’une défaite, une catastrophe.  Le roi de France capturé, la fine fleur de la chevalerie décimée, et les principaux seigneurs du royaume prisonniers.  Un vrai désastre pour le pays tout entier. 

Partout, on parlait de cet événement, dans les assemblées, sur les places publiques. Tous s’étonnaient du malheureux destin de la famille royale de France, autrefois si brillante. Famille maintenant précipitée de malheur en malheur et menacée d’une ruine complète.  A Sienne, sur la piazza del Campo, sans prévenir, au milieu des conversations, Fra Bartholomeo s’avança. A haute voix, il remercia Dieu de cet événement.  Le religieux déclara que le moment de la justice était enfin arrivé, que les calamités qui s’abattaient sur la France depuis vingt-cinq ans n’étaient que justice, le juste châtiment d’une longue infamie.  Jean de Valois n’était qu’un usurpateur, il n’avait aucun droit au trône qu’il occupait.  Le véritable roi de France était à Sienne, et tout le monde le connaissait, il s’appelle Gianni di Guccio.  On le croyait fils de Guccio.  Mais pas du tout, il est né en France, du roi Louis X et de la reine Clémence de Hongrie.  Pressé par l’assistance ébahie par ce discours, le moine raconta l’histoire de Gianni, montra la copie du testament de Marie.  Des nobles et des négociants qui avaient été en France, se rappelaient avoir entendu dire quelque chose de semblable.

La nouvelle fit rapidement le tour de la ville.  Chacun souhaitait bon succès à Gianni.  L’on se félicitait d’avoir élevé à Sienne, un roi de France.  Gianni, d’abord, tenta de nier.  Mais de divers côtés arrivèrent des informations qui confirmèrent le récit de Fra Bartholomeo.  Les deux moines, Antoine et Jourdain, par crainte de la colère royale, avaient quitté la France.  Ils entreprenaient un pèlerinage au Saint-Sépulcre.  Avant de s’embarquer, les deux religieux écrivirent de Sicile, aux autorités siennoises, à l’évêque de cette ville et à Gianni lui-même.  Ils confirmèrent ce que l’on savait déjà.

Sienne, piazza del Campo

 
On résolut alors, dans le grand conseil de la ville, d’aider Gianni.  Six des principaux habitants furent choisis pour lui servir de conseillers.  Ils travailleraient à faire reconnaître ses droits à l’étranger. Ils expédieraient, aux frais  de la cité, des messages et des lettres.  Ces conseillers résolurent de communiquer l’affaire au pape, à l’empereur, aux rois de Naples, de Hongrie, d’Angleterre et de Navarre, ainsi qu’aux membres des trois états qui gouvernaient la France.  Mais avant tout, ils trouvèrent convenable de s’adresser aux Romains et de les engager à écrire aussi de leur côté.  Le poids diplomatique des Romains était loin d’être négligeable dans cette affaire.  Fra Bartholomeo fut envoyé à Rome.  Il y arriva le 7 avril 1357.  Le dominicain exposa les faits devant Pietro Colonna et Niccolo de Riccardo Annibaldeschi, sénateurs, en présence du grand conseil de la ville.  Tous furent convaincus de la vérité des prétentions de Gianni. Ils écrivirent les lettres demandées.  On les porta le 6 mai à Sienne.  Pour sa sûreté personnelle, Gianni fut conduit dans une place forte, où on lui rendit les honneurs royaux.  Les conseillers siennois s’activèrent à poursuivre les autres mesures prises pour faire reconnaître le prétendant. 
Or, en ce temps-là,  le commerce avec la France passait surtout par les Siennois et les Florentins.  Les négociants de Sienne, alarmés pour leurs intérêts, craignaient de les compromettre s’ils soutenaient le prétendant à la couronne de France. Par la corruption et les menaces, ils surent prendre le dessus dans le pouvoir de la cité.  Les six conseillers furent destitués, et on abandonna Gianni à son sort.

Depuis que le bruit de sa naissance s’était répandu, Gianni qui portait à Sienne le surnom de Ré Giannino, crut ne plus pouvoir reprendre son ancien état.  Désormais seul, il s’appliqua lui-même à faire valoir ses droits avec autant plus d’ardeur qu’on lui envoyait de divers côtés des offres de secours.  Le roi de Hongrie, Louis Ier, neveu de Clémentine, répondit à Gianni comme au souverain légitime de la France.  A la veille d’une guerre avec les Russes et les Vénitiens, le roi hongrois ne put, toutefois, lui prêter un concours actif.  Le frère du roi de Navarre (celui-ci était alors prisonnier) se montra également disposé à seconder Gianni, et fit des recherches sur son compte.  Malheureusement, les envoyés de Gianni n’osèrent pas remplir leur mission auprès du pape et des autres princes.  Le prétendant se mit aussi en relation avec une grande compagnie commandée par le comte de Landau. Cette armée se déclara prête à le soutenir dans une tentative sur la France. Gianni résolut en attendant d’aller en Hongrie pour convaincre tout à fait le chef de ce royaume.  Il quitta Sienne le 2 octobre 1357 et arriva à Buda le 3 décembre.  Mais les cabales de la cour et les lointaines expéditions militaires furent la cause qu’il ne reçut du roi Louis que de bonnes paroles et des lettres de reconnaissance.  Gianni retrouva Sienne le 6 août 1359.  Il avait, en chemin, noué des intelligences avec les Juifs, alors persécutés en Hongrie, en Carinthie et en Autriche.  Il reçut d’eux 50.000 florins d’or comptant, avec promesse de plus grosses sommes encore, à la condition qu’il les protègerait en France.

Dans sa lettre adressée à tous les rois, prélats, princes, ducs, comtes, barons, à toutes les villes, le roi de Hongrie déclarait solennellement qu’il reconnaissait la légitimité de Gianni.  Des recherches exactes lui avaient confirmé la vérité de toutes les allégations du prétendant.  Il priait donc tout le monde, au nom de l’amitié qu’on avait pour sa personne, d’aider, dans l’exécution de ses desseins, le seigneur Jean.  Il assurait que lui, roi de Hongrie, regarderait tout ce qui aura été accompli pour le véritable souverain de la France comme ayant été fait pour le bien de sa couronne et de son frère le plus cher. 
Les Siennois avaient reçu, les premiers, communication de cette circulaire.  Les ennemis de Gianni en profitèrent pour se débarrasser de lui.  Puisqu’il était le légitime héritier du roi de France - ils s’appuyèrent sur la lettre du roi de Hongrie - son élection au conseil des Douze n’était pas valide.  Privé de ses conseillers, privé de sa position, Gianni poursuivit, malgré tout, son entreprise.  Il reporta son voyage à Naples, où il espérait également gagner son parent, le roi Louis. 
Il voulut visiter le pape, et le 31 mars 1360, il quitta Sienne après avoir fait ses adieux à sa femme et à ses enfants.

Avignon, palais des papes

Par Gênes et Nice, Gianni se rendit à Avignon.  Malgré toutes ses tentatives, le pape ne voulut pas le recevoir. Toutefois, il se concilia quelques cardinaux.  Son affaire fut examinée en conseil par les prélats.  Soit qu’on la jugea non fondée, soit qu’on trouva plus avantageux de laisser la couronne de France au souverain qui la possédait, il fut répondu à Gianni, au bout de huit jours, que le pape ne pouvait se mêler de rien. Ce n’était pas au Saint-Père de décider du sort de la couronne de France et on lui renvoya ses papiers.  Du côté du Saint-siège, la cause était entendue.  Malgré cet échec, plusieurs villes du midi de la France et un certain nombre de seigneurs entrèrent en relation avec lui.  Pour avoir une armée, Gianni traita avec les compagnies de routiers restées sans emploi depuis le traité de Brétigny.  Ces bandes désoeuvrées parcouraient le pays en le rançonnant. 
Malheureusement Gianni, n’était ni diplomate, ni fin politique.  Il n’avait que l’esprit et les connaissances d’un simple bourgeois.  Il ne possédait ni l’énergie, ni l’habilité pour mener à bien une si difficile entreprise.  Gianni espérait que le pape et les princes brûleraient de réparer l’injustice dont il avait été la victime.  Il se trompait. Tous calculeraient d’abord s’il y avait pour eux quelque avantage personnel à en retirer. 

Trompé par les uns, trahi par les autres, il allait bientôt tomber dans les mains de ses ennemis.  Aux demandes du pape, fortement pressé par les routiers, et du roi de France, qui avait mis sa tête à prix, on décida de mettre fin aux prétentions du Siennois.  Les soldats du prétendant volaient de succès en succès et de nouveaux renforts arrivaient.  Comme il n’était pas question de livrer bataille, le seul moyen qu’ils trouvèrent pour arrêter Gianni fut la traîtrise.  Le Juda qu’on lui envoya, se nommait Jean de Camaran, lieutenant du sénéchal de Provence.  Ce Camaran était un être perfide et cruel. 
A cette époque, Gianni se tenait à Aix.  Jean de Camaran gagna sa confiance.  Sous prétexte de le protéger, il l’isola d’abord de ses gens, il voyait partout des traîtres. Ensuite pour sa sécurité, il l’installa dans la tour d’Aix.  Aussitôt à l’intérieur, Jean de Camaran l’empêcha de sortir.  Gianni était désormais prisonnier.  Pour convaincre le sénéchal de Provence du bien fondé de sa prétention au trône, Camaran, lui demanda ses papiers, toutes les preuves de sa naissance.  Confiant, Gianni les lui donna.  Une fois en possession de ces précieux documents, le sénéchal se garda bien de les rendre.  Ils disparurent.  Prisonnier, les preuves de sa légitimité probablement anéanties, on ne prit plus de gants avec lui.  Il avait désormais perdu la partie.  On le jeta dans un cachot, on lui enferma les jambes dans des anneaux de fer rivés à de grosses chaînes.  On le dépouilla de tout ce qu’il possédait.  Gianni mis hors d’état de nuire, le pape s’attaqua à ses routiers.  Il déclara la croisade contre eux.  Pour les affaiblir, on commença par s’en prendre à leur chef, le lieutenant général de Gianni, Jean de Vermai.  Tombé dans une embuscade, celui-ci après une courte résistance, fut capturé.  On s’en débarrassa en l’empoisonnant.  Sans chefs, les routiers résistèrent quelques temps, eurent encore quelques succès, mais finirent par succomber et se dissoudre.  Comme si tout cela ne suffisait pas, une terrible épidémie de peste enleva les derniers partisans de Gianni.

Avignon
                                        
On transporta l’ancien prétendant à Avignon, puis ses gardiens le conduisirent à Marseille.  Dans ce port, son geôlier, Jean de Camaran, le dépouilla du peu qui lui restait.  Le lieutenant du sénéchal réserva à Gianni un traitement inhumain et fort cruel.  Au bout de quelques mois Gianni était méconnaissable, son corps dénudé, et amaigri par les privations, n’était plus qu’une immense plaie.  Le sadisme de Camaran ne s’arrêta malheureusement pas là.  Il livra sa victime à la vindicte populaire.  Gianni fut, sur la place publique, faussement accusé par son tortionnaire, des crimes les plus immondes, abominables et odieux qui puissent être.  La multitude, toujours prête à croire ce qu’on lui raconte, voulut massacrer le malheureux, qui tenait à peine encore debout.   Ce calvaire ne prit fin qu’à son arrivée à Naples, au début février 1362.  Ce fut un moribond que le roi Louis reçut, interrogea et écouta.  Devant son état, il lui fit remettre des vêtements et ordonna de le traiter correctement.  Il put dans sa prison recevoir des visites.  Mais l’affreux traitement subit depuis bientôt une année, l’avait épuisé, et il mourut peu de temps après.

Sa postérité vécut encore près de deux siècles à Sienne, sous le nom de descendants du Ré Giannino.  Ils portèrent les trois lys de France au milieu des armes de la famille des Baglioni jusqu’en 1530, époque à laquelle mourut le dernier rameau.  Leur tombeau était à Sienne dans l’église Saint-Dominique.

On ne parla plus de cette histoire.  On oublia tout.  Le secret demeura caché aux fonds des chancelleries.

Jusqu’au XVIIIe siècle, où le savant Gigli se proposait de publier, à partir de manuscrits originaux retrouvés, par hasard, à Rome - tout n’avait pas disparu - une vie de Gianni.  Il en fut détourné par l’abbé de Radonville qui lui fit sentir qu’un pareil travail pourrait déplaire.  La lecture des manuscrits conduisait à de graves soupçons sur la mémoire du roi de France, Philippe V. 
En effet, il n’est pas raisonnable de penser que tous les rois qui se sont succédés sur le trône de France depuis cette époque n’aient régné que par le bénéfice d’un crime.  Peut-être, aurions-nous su la vérité sur cette affaire, si nous avions pu comparer l’ ADN du petit Jean Ier le Posthume avec celui des autres membres de sa famille.  Malheureusement, les tombes royales de la nécropole de St-Denis furent profanées par le peuple en 1793.  Les restes des monarques furent jetés pêle-mêle dans une fosse et recouverts de chaux. 

Quoiqu’il en soit, aventurier ou vrai prétendant, Gianni di Guccio a le droit de ne plus être un exilé de l’Histoire et d’être sorti de ses oubliettes.

Naples, la dernière "résidence" de Gianni di Guccio
                                    

vendredi 6 janvier 2012

Gianni di Guccio, imposteur ou héritier royal ? - 1ere partie


Louis X, Philippe V, Charles IV
 
Qui a entendu parler de Gianni Guccio di Mino di Gieri Baglioni, prétendant à la couronne de France au XIVe siècle ?  Pourtant ses droits furent reconnus, à l’époque, par plusieurs princes et seigneurs. 

Veuve du roi de France Louis X, le Hutin, la reine Clémentine mit au monde en 1316, Jean 1er, dit le Posthume.  Selon la tradition, l’enfant royal mourut au bout de quelques jours.  Le sceptre passa alors dans les mains de Philippe V, son oncle. 

Or, contrairement à l’opinion commune, une lettre authentique de Louis Ier de Hongrie, neveu de la reine Clémentine, affirme que Jean Ier, le Posthume, n’est pas mort.  De ce fait, ce roi suppliait tous les rois, prélats, princes, ducs et autres seigneurs de reconnaître comme roi de France, « le seigneur Jean, dit Guccio, élevé dans la ville de Sienne, mais né du seigneur Louis X, roi de France et de la reine Clémentine d’heureuse mémoire. »

Un pareil document mérite l’attention.  Le récit qui va suivre s’appuie essentiellement sur les archives de la ville italienne de Sienne, dont cette lettre fait partie.

Louis X, le Hutin, mourut le 5 juin 1316, laissant son épouse Clémentine, fille du roi Charles Martel de Hongrie, enceinte de quatre mois.  Le frère du roi décédé, Philippe, comte de Poitou, écarta rapidement du pouvoir sa belle-sœur, Clémence.  Avec l’appui du Grand Conseil, il prit la régence du royaume.  Ce conseil décida que si la reine mettait au monde un fils, Philippe règnerait jusqu’à la majorité de cet enfant.  Dans le cas contraire, malgré la petite  Jeanne de Navarre, héritière de la couronne, il serait roi. 
« Femme ne succède pas à la couronne de France… »

Dans la nuit du 14 au 15 novembre de la même année, la reine donna naissance à un fils que l’on baptisa du nom de Jean.  Le nouveau-né mourut âgé de quelques jours.  On l’inhuma à Saint-Denis.  Philippe fut aussitôt proclamé et sacré roi de France. 

Mais, un récit rapporte qu’à la mort de Louis X, les grands du royaume nommèrent deux barons pour surveiller la reine.  Ils devaient empêcher toute fraude au moment de la naissance de l’enfant.  La reine mit au monde un fils.  A l’annonce de l’heureux événement, le pays tout entier entra dans l’allégresse.  Mais, la belle-mère du régent, l’autoritaire Mahaut, comtesse d’Artois, éprouva une violente déception de voir ainsi le trône passer sous le nez de son gendre.  Elle résolut dès lors d’attenter à la vie de l’enfant royal.  Malveillante, elle commença par répandre le bruit que l’héritier de la couronne était chétif et ne vivrait pas longtemps.  Ces paroles inquiétèrent l’entourage de Clémentine.  On soupçonnait, déjà, l’intrigante comtesse d’avoir fait empoisonné Louis X.  Le jour où le petit prince, devait être présenté au peuple et à la cour, Mahaut réclama l’honneur de le tenir dans ses mains.  Méfiants, les deux barons substituèrent au prince l’enfant de sa nourrice.  Ils l’habillèrent des vêtements et ornements royaux et le remirent à Mahaut.

Jean Ier, le Posthume
Portant le nouveau né dans les bras, Mahaut trouva le moyen de lui faire tant de mal - poison ou étouffement - qu’il mourut la nuit suivante.  De peur d’exposer à nouveau la vie du véritable petit roi, les barons ne parlèrent à personne de cet échange.  Au prix de grandes promesses, ils déterminèrent la nourrice à élever l’héritier de la couronne de France, comme son propre fils. 

Issue d’une famille noble, cette nourrice s’appelait Marie.  Marie vivait avec ses frères et sa mère.  Le père était mort.  Elle fit un jour la connaissance d’un Siennois, Guccio di Mino di Gieri Baglioni.  Il était chargé en France des affaires et des intérêts de son oncle.  Ils s’aimèrent et se marièrent secrètement.  Enceinte, ses frères ne voulurent pas reconnaître le mariage.  Ils forcèrent Guccio à s’éloigner et envoyèrent leur sœur accoucher chez une parente, abbesse aux environs de Paris.  Personne ne devait connaître le déshonneur de leur famille.  Malgré ces précautions, l’affaire s’ébruita et Marie devint de cette manière la nourrice du prince nouveau-né.

Après la mort de son enfant, Marie retourna dans sa famille avec le petit prince.  Guccio voulut voir son fils.  Marie refusa.  Sans succès, Guccio insista.  Finalement, Marie se résolut à lui envoyer, à Paris, le petit Jean.  Guccio ne rendit pas le garçon à sa mère.  Il l’envoya en Italie.  Jean devint désormais Gianni et fut élevé dans la maison de son grand-père à Sienne.  Il apprit la lecture, l’écriture et le calcul.  Quand il eut achevé son éducation, il entra dans la corporation des tisserands.  Il s’occupa ensuite du commerce des métaux et de différents négoces.  Presque ruiné par la banqueroute de son grand-oncle, il vivait fort modestement.  Marié, trois enfants grandissaient à ses côtés.  Cependant, grâce à ses capacités, il devint administrateur de l’hôpital Santa-Maria della Miséricordia.  Grâce à d’heureuses affaires, faites avec l’excédent de la caisse de l’hôpital, il gagna un capital.  Avec cet argent, il entra, comme associé, dans le commerce en gros des laines, des draps et du blé.
Gianni di Guccio vivait comme un honorable bourgeois. Il était honnête et sa piété, notoire.  La confiance de ses concitoyens l’avait appelé plusieurs fois aux fonctions de la cité. 

En France, Marie et les deux barons, toujours retenus par la crainte, n’osaient rien dire de la substitution qui avait eu lieu.  Néanmoins, parmi le peuple, le bruit courait que Jean Ier vivait encore. 
Philippe V mourut en 1322 et Mahaut en 1329.  Clémentine, retirée du monde, rendit l’âme à Paris le 13 octobre 1328.  Guccio mourut en 1340.  Les deux barons moururent dans l’anonymat complet. Un seul témoin restait : Marie.  Au mois de juin 1345, l’ancienne nourrice, près de mourir, envoya demander son confesseur, un Espagnol,  ermite de la règle de Saint-Augustin, nommé Jourdain. Elle lui avoua le sort du roi légitime, adjura le religieux de le chercher et de le faire reconnaître.  Marie lui remit son testament à l’appui de sa déclaration.  Elle quitta ce monde peu de temps après.  Détenteur, malgré lui, d’un terrible secret d’état, le père Jourdain craignit de se mettre en danger et ne fit aucunes recherches.

Depuis le début du règne de Philippe V, les guerres, les défaites, les révoltes, les luttes intestines, les tremblements de terre et les épidémies s’abattaient sur la France.  Voyant le royaume approcher de plus en plus de sa ruine, le père Jourdain crut reconnaître dans tous ces fléaux, la vengeance divine. Dieu châtiait la France dont le véritable souverain vivait pauvre et inconnu loin de son pays.  Dès lors, la conscience du religieux ne lui laissa plus de repos.  Il se résolut de chercher le vrai roi. Celui que Dieu avait certainement prédestiné, d’une manière miraculeuse, à rétablir la paix dans son pays.  Mais Jourdain était âgé et fatigué, il confia le testament de Marie à un autre frère nommé Antoine.  Cet Antoine connaissait l’Italie pour y avoir été plusieurs fois.  Au mois de juillet 1354, Antoine quitta la France, direction la Toscane.  L’envoyé avait atteint Porto-Venere, port très fréquenté de la côte de Gênes, lorsqu’il tomba gravement malade.

Rome, le Capitole, l'ancien palais du Sénateur

Ne pouvant continuer sa route, se croyant en danger de mort et craignant que le secret périt avec lui, Antoine se rappela d’un tribun et sénateur de Rome dont il avait entendu parler : Colà di Rienzo.  Il le tenait pour un homme appelé de Dieu à de grandes choses.  Par lettre, il lui expliqua sa mission, y ajouta le testament, et, le conjura de mettre tout en œuvre pour découvrir le prétendu fils de Guccio.  Ce message arriva à Rome le 17 septembre.  Rienzo répondit qu’on lui avait déjà parlé à Avignon d’une affaire semblable. Il allait aussitôt faire commencer toutes les recherches possibles.  Il expédia à Sienne un envoyé qui trouva Gianni di Guccio.  Il l’invita à se rendre à Rome auprès de Rienzo.  Gianni ne voulut pas partir sans avoir entre les mains une invitation écrite du tribun.  Il la reçut et se mit en route.  Gianni arriva le 2 octobre à Rome, logea dans une auberge située sur le campo di Fiore.  Il alla immédiatement trouver Rienzo au Capitole.  Le tribun le prit à part, l’interrogea sur son passé, puis, voyant que tout concordait avec le récit d’Antoine, il se jeta aux pieds de Gianni, tout surpris par ce geste.  Rienzo lui révéla le secret de son origine, il le salua roi de France.  En vain, Gianni assura qu’il n’était qu’un simple bourgeois de Sienne. Que cette condition lui plaisait, qu’il ne voulait pas être autre chose le reste de sa vie.  Alors pour le persuader, Rienzo évoqua une foule d’histoires semblables à la sienne. Il le pressa si vivement que Gianni, lui-même fut convaincu.  Il se déclara prêt à revendiquer son trône.

Rienzo lui conseilla de tenir provisoirement le secret.  Le tribun ajouta : « qu’il allait prier le pape, l’empereur et les autres princes de la chrétienté d’envoyer à Rome deux fondés de pouvoir pour une grande assemblée dans laquelle la reconnaissance et les droits de Gianni seraient proclamés.  Le pape et les autres souverains, en outre, sommeraient le chef actuel de la France de rendre le trône au maître légitime.  Rome était à la tête du monde, il lui convenait d’examiner les droits de chaque souveraineté et de détruire l’injustice dans le royaume de France, d’autant mieux que le premier roi de ce pays avait été un romain. ». 
En même temps, Rienzo lui remit un sceau formé sur le modèle du sien : au milieu était le soleil, et à l’entour douze rayons et douze étoiles pour désigner les douze pairs de France.  Le lendemain il rendit à Gianni beaucoup d’honneurs et lui remit une double copie du document relatif à sa naissance, avec une lettre pour le légat du pape, Albornoz.  Le tribun engagea vivement le prétendant au trône de France à se rendre auprès du légat.  Gianni devait le prier, au nom du tribun, d’envoyer aussitôt des troupes à Rome.  Les Colonna et la noblesse romaine préparaient un coup de force contre le pouvoir.  Gianni lui-même, ajoutait-il n’était pas en sécurité auprès de lui.  Le 4 octobre, au matin, Gianni alla faire ses adieux au tribun.  Après avoir prié dans l’église Saint-Pierre, il se dirigea vers la route de Monte-Fiascone où se trouvait le légat.  A la porte, un soldat originaire de Sienne le reconnut.  Il lui conseilla de s’éloigner en toute hâte.  On avait vu qu’il était lié avec le tribun qui allait d’un moment à l’autre être renversé.  Les Colonna contrôlaient déjà dans Rome plus de deux cents mercenaires.  Gianni retourna encore une fois auprès de Rienzo.  Il lui rapporta ce qu’il venait d’entendre.  Il le conjura de quitter le Capitole et de se mettre en lieu sûr jusqu’à l’arrivée des secours.  Rienzo refusa. Le tribun pria seulement Gianni de hâter son voyage.  Celui-ci marcha, en effet, toute la nuit.  Le jour suivant, vers midi, il arriva à Monte-Fiascone.  Albornoz, lut la lettre du tribun, chargea son principal lieutenant, André Salmoncelli, de tenir des troupes prêtes à partir pour Rome.  Déjà tout était disposé, lorsque le parti pontifical d’Orvieto appela le légat.  Ajournant l’aide à Rienzo, le légat, accompagné de Gianni se rendit dans cette ville.  Deux ou trois jours passèrent, quand on reçut la nouvelle de la chute et du meurtre de Rienzo.
A suivre…


Rome, statue de Colà di Rienzo

mercredi 21 décembre 2011

Historiettes

Voici venu le temps des fêtes, le temps des cadeaux, des réunions de famille, des cotillons et des pétillements.  J’ai réuni quelques historiettes plus ou moins authentiques que l’on prête à des gens plus ou moins célèbres.  Elles sont courtes, amusantes et égayeront ( je l’espère) vos soirées.
Joyeuses fêtes de Noël et une bonne année 2012 à toutes et à tous.


Rabelais allait mourir

Rabelais allait mourir ;  un jeune curé, bienveillant, mais niais, lui apporta les derniers sacrements.  Il sermonna l’agonisant, lui reprocha ses écarts et l’étourdit de questions.
-          Alors, mon frère, vous affirmez que vous croyez à la Rédemption, à la Résurrection de la chair et à la Sainte-Trinité…
Et le pauvre mourant, à bout de forces, faisait « oui » de la tête.  Son regard, déjà éteint, demandait grâce.
-          Et vous croyez à l’incarnation de Notre Seigneur ? continuait le prêtre en lui tendant  l’hostie.
Alors, une dernière lueur brilla dans les yeux malicieux de Rabelais.
-          Certes oui, répondit-il, et je vois en ce moment même, Notre Seigneur porté par un âne, comme le jour de son entrée à Jérusalem.

Journal officiel

Si l’on consulte le Moniteur, après le départ de l’île d’Elbe, on y trouvera graduée la marche de napoléon vers Paris et les modifications que son approche produisait dans les opinions du journal.
            « L’anthropophage est sorti de son repaire…L’ogre de Corse vient de débarquer au golfe Juan…le tigre est arrivé à Gap…Le monstre a couché à Grenoble…Le tyran a traversé Lyon…L’usurpateur a été vu à soixante lieues de la capitale…Bonaparte sera demain sous nos remparts…L’empereur est arrivé à Fontainebleau…Sa Majesté impériale a fait son entrée hier au château des Tuileries au milieu de ses fidèles sujets. ».  Et l’on ose reprocher aux journalistes de retourner leur veste.

Napoléon

Napoléon avait dîné chez un de ses maréchaux, en compagnon d’armes plutôt qu’en souverain.  Après le repas, on apporta une table de jeu, et les cartes circulèrent jusque vers minuit.  L’empereur se leva alors et s’avança pour prendre son chapeau qui était suspendu à une patère assez élevée.  Comme la petite taille de l’empereur l’empêchait d’atteindre le célèbre bicorne, un officier d’état-major, homme de belle taille, s’empressa d’accourir.
-          Pardon, Sire, je suis plus grand que votre Majesté.
L’empereur se retourna vivement, et regarda l’officier avec un sourire et un œil brillant de malice :
-          Vous voulez dire plus long, Monsieur.

Encore Napoléon

On sait que l’empereur n’était pas tendre avec les fournisseurs.  Il épluchait sévèrement leurs factures.  Un jour qu’il étudiait les comptes de l’un d’eux, nommé Vollant, il releva la tête, regarda fixement le fournisseur.
-          Voilà un singulier nom, Monsieur, pour un fournisseur.
-          Sire, répondit celui-ci, je prendrai la liberté de vous faire remarquer que mon nom s’écrit avec deux L.
-          Eh bien ! Monsieur, répartit en souriant Napoléon, avec deux ailes, on n’en vole que mieux.

Joris-Karl Huysmans

On raconte qu’Huysmans avait entrepris de convertir Anatole France.
-          il est affligeant de songer qu’un homme de votre intelligence sombre dans le matérialisme.  Croyez –moi, vous devriez parler avec un prêtre.  Bien vite, il verra clair en vous.  Il vous révélera sur vous-même bien des choses que vous ignorez.  Il analyserait…
-          Merci, mon cher ami, merci, coupa Anatole France.  Mais comme un conseil en vaut un autre.  Vous devriez faire analyser vos urines.

Porto-Riche

Alors que Porto-Riche était jeune et inconnu, un écrivain célèbre lui demanda son nom.
-          Je n’ai pas encore de nom, Monsieur, répondit Porto-Riche

D’Annunzio

C’était aux premiers jours d’août 1914.  D’ Annunzio était arrêté sur le pont des Arts.  Il prenait des notes.  Un agent passa.  L’œil inquisiteur du pandore remarqua le petit chapeau tyrolien du poète et sa pèlerine verte. On voyait alors des espions partout.
-          Quel est votre nom ? demanda le commissaire
-          Gabriele d’Annunzio, Monsieur le commissaire.  Voici mes papiers.
Le commissaire, très gêné de cet incident, se tourna vers l’agent et le réprimanda.
-          Triple idiot.  Vous arrêtez le plus célèbre homme de lettres de notre époque, et, plus grave, un grand ami de la France.
-          Cela doit être une vengeance, remarqua le poète.
-          Une vengeance ? s’étonna le commissaire.
-          Oui, Monsieur le commissaire.  Je pense que cet agent devait être de service à la première de la Pisanella.

Théâtre

J’aime, disait Antoine, à faire jouer de temps en temps un grand rôle par une petite bonne femme inconnue.  Ça fait pisser les autres !


 
Clemenceau

Pendant la guerre de 1870, Georges Clemenceau, qui avait alors trente ans, ne porta pas les armes, mais fut maire de Montmartre.  En 1918, Clemenceau autorisa les soldats de la territoriale à solliciter des sursis d’appel.  Robert de Jouvenel remplit le formulaire de demande et dans la colonne « Emploi que l’homme désire recevoir à l’intérieur », il écrivit : « Maire de Montmartre ».


 
Buloz

Buloz, le fondateur de la Revue des deux Mondes, était borgne.  C’est sur lui qu’Henri Murger fit un jour cette épitaphe :

« Quand Buloz au tombeau sera prêt de descendre,
Rien ne pourra le retarder :
Il n’aura qu’un œil à fermer
Et pas d’esprit à rendre. »



dimanche 11 décembre 2011

Musset, la sanglante colombe

Alfred de Musset

« Délicieux », n’est-ce pas ?  Inévitable mot quand on évoque Musset - Quel incroyable talent ! - Connaissez-vous ses contes d’Espagne et d’Italie, Fantasio, Un Caprice ?  Du pétillement, des bulles,  du champagne !   De la finesse, de l’élégance, ce Musset est si charmant et si drôle ! 

Lui-même n’était pas si sûr d’être aussi « délicieux» et que sa vie lui ait paru si charmante et si drôle.  Il semble qu’il ait eu méprise.  La vérité ne correspond jamais à la légende.  A l’occasion du centenaire de sa mort, en 1957, Aragon écrivit cette courte phrase : «  Ne passe pas devant ce jeune homme avec la sécurité des choses apprises ».   

A dix-neuf ans, Musset prend un départ éclatant.  Ses contes d’Espagne et d’Italie révèlent un talent peut-être plus grand encore que celui de Victor Hugo au même âge.  Le jeune poète est beau, il valse à ravir.  Son œil bleu et sa grosse mèche blonde font tourner les têtes.  Mais celles qu’il prend dans ses bras, s’effrayent un peu de son regard, immobile et parfois inquiétant.  Du reste, il déclare à celui qui veut l’entendre que l’amour n’existe pas, seul le plaisir de la chair existe.  Ce plaisir-là est pour Musset incomparable. 

Enfant, il aurait, dit-on, enjôlé sa mère et persuadé son père de lui épargner les rigueurs du pensionnat.  Son frère Paul n’y avait pas échappé.  Il semble, en vérité, que si ses parents renoncèrent de faire de lui, un interne, c’est que son cas était particulier.  M. et Mme de Musset en savaient autrement plus long sur leur fils que la foule.  Les affaires de la famille ne regardent pas les étrangers.  Ses parents craignaient pour l’avenir de leur second fils ; son équilibre physique et moral les préoccupait.

De nos jours, il paraît incontestable que Musset connut personnellement la pathologie, reconnue, de l’ « autoscopie ».  Il lui arrivait de se voir , en face de lui, dédoublé.  Il faut se rappeler de ses vers tourmentés de La nuit de décembre et le jeune homme « vêtu de noir » qui lui « ressemblait comme un frère ». 
Et dans Lorenzaccio , le moment où la mère de Lorenzo, à cette scène IV de l’acte II, raconte à son fils qu’elle l’a « vu », la nuit dernière, alors qu’il n’était pas là. « ce n’était pas un rêve ; je ne dormais pas ; il est entré dans la chambre ; il était vêtu de noir ; il s’est assis sous la lampe, silencieux, lisant. - Vous l’avez vu ? – Comme je te vois ».  et Lorenzo se met à trembler « de la tête aux pieds ».  La mère de Musset souffrait-elle, elle aussi, d’anomalies psychiques, d’hallucinations ?  Nous n’en savons rien, mais c’est possible.

Mme Musset

Toujours est-il qu’à vingt ans, Musset va offrir brusquement à George Sand épouvantée, le spectacle d’un dément.  Lorsque à Venise, George Sand, au début de février 1834, adresse au jeune docteur Pagello, un appel angoissé pour qu’il vienne auprès de Musset le plus vite possible,  elle lui signale sans attendre qu’il a déjà subi, trois mois plus tôt, une crise à peu près semblable.  Elle « craint pour sa raison » ; « il ne sait presque ni ce qu’il dit, ni ce qu’il fait ».  la nuit du 7 au 8 février 1834 sera horrible : « Six heures d’une frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre.  Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions… »

Hors de doute, Alfred de Musset est malade.  C’est une réalité. L’histoire bien pensante se fait discrète sur le sujet qui est pourtant capital.  De ce brillant garçon, les gens « comme-il-faut» disent, avec une pitié condescendante, qu’il a gâché dans le « désordre », et sa vie et ses dons.

Musset, qui niait l’amour, s’était pourtant mis à aimer.  Il aima sincèrement George Sand.  Il avait osé, devant elle, le mot qui lui coûtait le plus : « je vous aime, lui avait-il dit, comme un enfant ».  Cette enfance, précisément, qu’il rejetait depuis des années.  Il avait tourné le dos à tout ce qu’elle lui avait fait croire.  Il avait perdu l’illusion de l’image enchantée des hommes et du monde.

Très tôt, la déception lui était venue, puis le dégoût, le refus furieux, et enfin le désespoir.  Tout cela caché sous le champagne de ses jongleries et sous ses mascarades mondaines.  Restaient les « aventures » voluptés compensatrices, la joie de briller, et surtout cet art d’écrire où il sait bien qu’il excelle.  Mais dès sa vingt-et-unième année, de graves soucis.  Finis les feux d’artifice.  Cette année-là, 1832, son père décède.  Les Musset ne vivaient dans le confort que grâce à l’emploi, bien rétribué, du père.  Au foyer, maintenant, demeurent une mère désorientée, qui pleure, et la dernière-née, cette petite Hermine, qui a douze ans.  Responsabilité.  Dans un élan, Alfred de Musset se reprend.  Lui qui n’écrivait plus, qui s’écoeurait et dont on murmurait (il ne l’ignorait pas), qu’il était « fini », se remet au travail.  Il veut aider les siens et, en même temps, il se remet à croire à tout ce qui lui paraissait hier tromperie et mensonge.

C’est dans cet état d’esprit – un peu égaré, un peu diminué – que la passion l’envahit.  George Sand le bouleverse.  Il se trompe sur elle, du tout au tout.  Musset, naïf, la prend au sérieux.  Il ne se doute pas que Mme Dudevant (G. Sand), qui joue à la libérée en matière sexuelle « essaye » en ce moment même, Mérimée et s’intéresse au saphisme.  Il la croit à peu près angélique. Ce qui lui arrive ressemble à une  ardente résurrection provoquée par la mort de son père.  C’est alors qu’il s’ouvre, dans un bonheur ivre, à cet esprit d’enfance qu’il haïssait encore la veille.
 
Ainsi c’est vrai, c’était vrai ! l’amour existe, l’amour désintéressé, l’amour d’un être pour un autre et non uniquement la relation charnelle.  Un amour fait de tendresse, d’admiration et de renoncement.  Une voie vers la « pureté ».

Bien sûr, Musset ouvrira les yeux sur George. Sand et qu’il découvrira la trahison de sa maîtresse, l’année suivante, avec le bon docteur Pagello.  Et bien sûr que cette nouvelle douleur le rejettera, à jamais, au plus profond, de sa vision sinistre du monde.
                                
«  J’ai revu ce que j’avais vu,
La face humaine et ses mensonges »

G. Sand

Mais le mal était fait bien avant Venise.  L’homme qui part en Italie avec son amante, en décembre 1833, a déjà écrit  Lorenzaccio.  Lorenzaccio est un constat d’effondrement, un requiem.  A peine Musset est-il devenu l’amant de George Sand qu’il a vu s’évanouir, en un instant, son rêve de métamorphose.  Comme un gosse, il a simplement fabulé devant son désir.  Il reste bien le même, incurable, possédé par son « vice ».  Une femme est une femme, c’est-à-dire un sexe, rien d’autre. 

« qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse »

La voilà, la tragédie d’Alfred de Musset.  Cette réclamation d’Eros, toujours impérative en lui, qu’il tient pour immonde.  L’explosion de cette joie physique qu’elle comporte et le vertige dont s’accompagne son assouvissement confirment encore à ses yeux son caractère monstrueux. 
C’était ça qui, au seuil de son adolescence, l’avait fait exécrer ce qu’on appelle les « réalités de la vie ».  

Il ne s’en sortira jamais. 

Après G. Sand, Musset se survivra. Il s’efforcera de retrouver, au moins de temps à autre, et avec un succès sans cesse affaibli, cette folie du divertissement qui lui avait servi, à vingt ans, de planche de secours.  Il en viendra à perdre même, comme le racontera son frère Paul : « le sentiment du plaisir », paroles pudiques pour dire que l’orgasme à la fin, ne lui procurait plus aucune sensation.  Musset n’a même plus le recours à cette drogue.  Plus rien.  Il y substituera alors une autre intoxication : l’alcool.

Il n’en aura jamais dit de plus explicite sur lui-même et sur l’image qu’il a de son destin que dans ce vers où il se voit pareil à une colombe tuée :

« Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans l’abîme éternel ».

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